
Je lis un article d’Axios où l’on découvre une intéressante étude publiée en mars par la Publishers Association du Royaume Uni. D’après le rapport, la moitié (48%) des nouveaux contenus lancés sur Netflix, Disney+ et Prime Video au UK et aux US entre janvier 2024 et juin 2025 sont des adaptations de livres. En outre, les oeuvres issues de livres rapporteraient 57% de plus au box office que les oeuvres originales. Pour Axios, la source du phénomène est claire : Booktok.
En réalité, l’audiovisuel et les livres ont toujours eu une relation symbiotique. Une étude de 2018 de la même Publishers Association montrait que plus d’un tiers (35%) des films de langue anglaise sortis dans le monde entre 1968 et 2002 étaient déjà tirés d’œuvres littéraires.
Néanmoins, il est indéniable que les plateformes sociales comme Tiktok mais aussi Youtube ou Instagram avant elle, ont un impact énorme sur l’émergence et la postérité des oeuvres littéraires sur petit et grand écran. Il y a là comme un cercle vertueux pour les éditeurs et les producteurs : les plateformes sociales constituent un « focus group » géant idéal pour repérer les talents et adapter les oeuvres, ce qui permet de réduire les risques en amont (le public est déjà acquis) et les coûts marketing en aval (la communauté s’en charge).
Axios souligne à juste titre que les oeuvres adaptées sont la plupart du temps des romances, ce qui porte en creux une critique fréquente adressée aux communautés de lecture en ligne. Elles favoriseraient des travaux superficiels ou chargés de pathos, déplaceraient les discours sur la littérature vers la simple décoration, le jeu ou le lifestyle, et privilégieraient une culture essentiellement comptable et consumériste de la lecture. Le livre ne serait-il qu’une « trend » parmi d’autres ?
L’étude « Des livres et des likes » publiée par la chercheuse Marine Siguier aux Presses de la Sorbonne en 2025 apporte au phénomène un éclairage aussi passionnant que rafraîchissant.
Siguier a observé en profondeur les communautés Booktube et Bookstagram pendant deux ans. Elle en tire une analyse fine et objective de l’ensemble des pratiques littéraires en ligne, de la recommandation à l’ASMR en passant par la vulgarisation de classiques ou le détournement comique.
Face aux accusations de superficialité vis-à-vis des communautés de lecteurs en ligne, elle rappelle d’abord que les tant fantasmés salons du XVIIIe siècle traitaient la littérature comme un prétexte parmi d’autres à la sociabilité mondaine. Le bon mot s’y mêlait au jeu et à la frivolité. C’est le XIXe qui a érigé, via l’émergence des cénacles littéraires, une frontière entre lecture légitime et plaisir vulgaire. La rupture s’est ensuite renforcée par le biais d’une éducation nationale qui a fétichisé les classiques, ainsi qu’un traitement médiatique des lettres souvent élitiste.
La lecture a toujours été un prétexte
Pour Marine Siguier, les communautés numériques restitueraient à la lecture une fonction plus ancienne : celle de connexion sociale. En épousant les codes des plateformes et en jouant à fond la carte du divertissement, la lecture se libérerait des espaces physiques et symboliques où elle avait fini par être confinée.L’autrice forge dès lors le terme « d’homotopie », par opposition à l’hétérotopie foucaldienne : un espace clos qui se définit en opposition au monde extérieur, avec ses propres lois (ex. une colonie de vacances ou une maison de retraite). Une émission comme « La Grande Librairie » serait une hétérotopie : un espace protégé, régi par des codes qui signalent l’appartenance à un régime de valeur distinct. Pour Siguier, les communautés comme Booktok, Booktube ou Bookstagram sont des « homotopies » car elles se construisent en acceptation totale des règles des plateformes qui les hébergent - hashtags, trends, défis, jeu avec l’algorithme, etc. Certes, le livre peut parfois devenir accessoire - voire devenir un accessoire - mais il se démocratise et circule. Résultat : l’industrie du livre est aujourd’hui portée par la fiction (y compris en France, où il s’agit du seul segment qui croît dans un marché morose), elle-même portée par les médias sociaux.
Cette démocratisation s’accompagnerait pour certains d’une plus grande diversité dans les voix et oeuvres exposées. En effet, les plateformes sociales offriraient à des auteurs et des publics sous-représentés les outils pour se réunir, se faire entendre et grandir. TikTok, YouTube ou encore Reddit se présentent volontiers comme des machines à faire émerger les niches, où le moindre scroll peut vous ouvrir les portes de communautés aussi engagées qu’originales.
Les études sur le sujet contredisent en grande partie cette belle image. Si Booktok permet bien à des sous-communautés marginalisées de se retrouver, elles demeurent in fine des sous-communautés, tandis que l’algorithme, lui, va favoriser des contenus mainstream et très normatifs.
Si l’on tire la réflexion au-delà du profil des auteurs ou du lectorat, on peut aussi s’interroger sur la capacité des plateformes sociales à faire émerger une littérature plus novatrice ou exigeante dans le fond et/ou la forme. S’il existe quelques contre-exemples d’ouvrages complexes plébiscités par Booktok comme « La Maison des feuilles » de Mark Danielewski, ils sont précisément présentés comme des tours de force qui les placent à part. On les exhibe alors comme des trophées, un peu comme « La Recherche », « Finnegans Wake » ou « L’Arc en ciel de la gravité ».
Marine Siguier confirme elle-même que sur Instagram et Youtube, la popularité littéraire prime sur la singularité : inutile d’être snob en explorant les marges. La chercheuse l’analyse comme un rejet d’un idéal corseté imposé par les institutions, mais difficile de ne pas y voir un risque d’aplanissement culturel. La question n’est plus tant de choisir entre l’hétérotopie qui sanctuarise et l’homotopie qui décloisonne, mais de savoir si les deux peuvent coexister ; si les plateformes qui favorisent la lecture à grande échelle peuvent aussi aménager des espaces où la littérature poursuit une mue plus profonde.
