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samedi 16 mai 2026

Booktok, lecture et littérature


Je lis un article d’Axios où l’on découvre une intéressante étude publiée en mars par la Publishers Association du Royaume Uni. D’après le rapport, la moitié (48%) des nouveaux contenus lancés sur Netflix, Disney+ et Prime Video au UK et aux US entre janvier 2024 et juin 2025 sont des adaptations de livres. En outre, les oeuvres issues de livres rapporteraient 57% de plus au box office que les oeuvres originales. Pour Axios, la source du phénomène est claire : Booktok.

En réalité, l’audiovisuel et les livres ont toujours eu une relation symbiotique. Une étude de 2018 de la même Publishers Association montrait que plus d’un tiers (35%) des films de langue anglaise sortis dans le monde entre 1968 et 2002 étaient déjà tirés d’œuvres littéraires.

Néanmoins, il est indéniable que les plateformes sociales comme Tiktok mais aussi Youtube ou Instagram avant elle, ont un impact énorme sur l’émergence et la postérité des oeuvres littéraires sur petit et grand écran. Il y a là comme un cercle vertueux pour les éditeurs et les producteurs : les plateformes sociales constituent un « focus group » géant idéal pour repérer les talents et adapter les oeuvres, ce qui permet de réduire les risques en amont (le public est déjà acquis) et les coûts marketing en aval (la communauté s’en charge).

Axios souligne à juste titre que les oeuvres adaptées sont la plupart du temps des romances, ce qui porte en creux une critique fréquente adressée aux communautés de lecture en ligne. Elles favoriseraient des travaux superficiels ou chargés de pathos, déplaceraient les discours sur la littérature vers la simple décoration, le jeu ou le lifestyle, et privilégieraient une culture essentiellement comptable et consumériste de la lecture. Le livre ne serait-il qu’une « trend » parmi d’autres ?

L’étude « Des livres et des likes » publiée par la chercheuse Marine Siguier aux Presses de la Sorbonne en 2025 apporte au phénomène un éclairage aussi passionnant que rafraîchissant.

Siguier a observé en profondeur les communautés Booktube et Bookstagram pendant deux ans. Elle en tire une analyse fine et objective de l’ensemble des pratiques littéraires en ligne, de la recommandation à l’ASMR en passant par la vulgarisation de classiques ou le détournement comique.

Face aux accusations de superficialité vis-à-vis des communautés de lecteurs en ligne, elle rappelle d’abord que les tant fantasmés salons du XVIIIe siècle traitaient la littérature comme un prétexte parmi d’autres à la sociabilité mondaine. Le bon mot s’y mêlait au jeu et à la frivolité. C’est le XIXe qui a érigé, via l’émergence des cénacles littéraires, une frontière entre lecture légitime et plaisir vulgaire. La rupture s’est ensuite renforcée par le biais d’une éducation nationale qui a fétichisé les classiques, ainsi qu’un traitement médiatique des lettres souvent élitiste.

La lecture a toujours été un prétexte

Pour Marine Siguier, les communautés numériques restitueraient à la lecture une fonction plus ancienne : celle de connexion sociale. En épousant les codes des plateformes et en jouant à fond la carte du divertissement, la lecture se libérerait des espaces physiques et symboliques où elle avait fini par être confinée.

L’autrice forge dès lors le terme « d’homotopie », par opposition à l’hétérotopie foucaldienne : un espace clos qui se définit en opposition au monde extérieur, avec ses propres lois (ex. une colonie de vacances ou une maison de retraite). Une émission comme « La Grande Librairie » serait une hétérotopie : un espace protégé, régi par des codes qui signalent l’appartenance à un régime de valeur distinct. Pour Siguier, les communautés comme Booktok, Booktube ou Bookstagram sont des « homotopies » car elles se construisent en acceptation totale des règles des plateformes qui les hébergent - hashtags, trends, défis, jeu avec l’algorithme, etc. Certes, le livre peut parfois devenir accessoire - voire devenir un accessoire - mais il se démocratise et circule. Résultat : l’industrie du livre est aujourd’hui portée par la fiction (y compris en France, où il s’agit du seul segment qui croît dans un marché morose), elle-même portée par les médias sociaux.

Cette démocratisation s’accompagnerait pour certains d’une plus grande diversité dans les voix et oeuvres exposées. En effet, les plateformes sociales offriraient à des auteurs et des publics sous-représentés les outils pour se réunir, se faire entendre et grandir. TikTok, YouTube ou encore Reddit se présentent volontiers comme des machines à faire émerger les niches, où le moindre scroll peut vous ouvrir les portes de communautés aussi engagées qu’originales.

Les études sur le sujet contredisent en grande partie cette belle image. Si Booktok permet bien à des sous-communautés marginalisées de se retrouver, elles demeurent in fine des sous-communautés, tandis que l’algorithme, lui, va favoriser des contenus mainstream et très normatifs.

Si l’on tire la réflexion au-delà du profil des auteurs ou du lectorat, on peut aussi s’interroger sur la capacité des plateformes sociales à faire émerger une littérature plus novatrice ou exigeante dans le fond et/ou la forme. S’il existe quelques contre-exemples d’ouvrages complexes plébiscités par Booktok comme « La Maison des feuilles » de Mark Danielewski, ils sont précisément présentés comme des tours de force qui les placent à part. On les exhibe alors comme des trophées, un peu comme « La Recherche », « Finnegans Wake » ou « L’Arc en ciel de la gravité ».

Marine Siguier confirme elle-même que sur Instagram et Youtube, la popularité littéraire prime sur la singularité : inutile d’être snob en explorant les marges. La chercheuse l’analyse comme un rejet d’un idéal corseté imposé par les institutions, mais difficile de ne pas y voir un risque d’aplanissement culturel. La question n’est plus tant de choisir entre l’hétérotopie qui sanctuarise et l’homotopie qui décloisonne, mais de savoir si les deux peuvent coexister ; si les plateformes qui favorisent la lecture à grande échelle peuvent aussi aménager des espaces où la littérature poursuit une mue plus profonde.


samedi 25 avril 2026

We need to talk about talking


Just read a depressing piece from Mumbrella documenting a shift in Australian media agencies: less chit-chat and zero tolerance for agenda-free interactions. Research by the local consultancy We Grow found that 41% of agency pros now default to email over conversation — up to 68% among junior collaborators.

You actually do not have to go down under to feel such a change. When is the last time you had a long, live, non-linear and non-transactional conversation at work?

In his book Cracker l’algorithme, my friend and strategist Laurent François documents how digital platforms intensify our every moment, cramming it with information and strong emotions. Since we lack time, we might as well fill each minute to the brim in a quest for performance. To that extent, having a free-flowing conversation certainly does not feel intense or productive enough.

There is a paradox here. Some podcasts run over three unstructured hours, we operate 20+ group chats across 5 different apps at any given moment and our days are essentially back-to-back meetings. Now, that’s I what I call conversation! However, none of these are live, non-linear and non-transactional at the same time.

The danger looming over good ol’ convos is not new. In 2015, the MIT professor Sherry Turkle published a book titled Reclaiming Conversation. Turkle spent decades studying technology’s impact on human behaviour and saw how digital and mobile gnawed away at our capacity for empathy, tolerating ambiguity, and building thoughts in the presence of another person.

The market has noticed the gap too. I came across a game in an Amsterdam gift shop which simply aimed at getting people to start conversations. Mind you, it was also presented next to a card game promising their owner to “train their brain” while in the loos.

Jokes aside, for organisations, what is at stake is not trivial. Conversation is a glu that binds people together. The sociologist Richard Sennett’s work on cooperation suggests informal exchanges serve functions no structured interaction can replicate. It is where trust is built and people develop a feel for how colleagues actually think. If you cut conversation time, you slowly but surely weaken relationships… and the very output of team work.

I know this might all sound romantic. But, I do think the intensification of work driven by AI will push this dynamic further and faster. Conversation that is not linked to a tangible deliverable will become unjustifiable. As a consequence, the possibility to sit with people and think out loud, without a clear outcome in mind, will be less common and, precisely because of that scarcity, more valuable.

Productless conversation, blending chit-chat, personal observations and debates will become a luxury, a marker of trust, taste and, ultimately, power. Let us try to preserve at all costs these live, non-linear and non-transactional safe space for ideas to bloom.



lundi 18 août 2025

La banalité du bien



Dans Le Nom sur le mur, Hervé Le Tellier quitte les terres de l’expérimentation oulipienne pour reconstituer avec minutie la vie d’un inconnu dont seul subsiste le nom gravé sur un pan de sa résidence secondaire de Dieulefit, dans la Drôme. André Chaix, qui repose dans un cimetière à quelques mètres de là, est mort à seulement 20 ans, en 1944. A partir de ce destin foudroyé, l’écrivain dresse un portrait pudique, simple et lumineux de la Résistance.

Le Nom sur le mur se nourrit de documents intimes (photos, correspondance, publicités) et mêle réflexions intimes à des analyses dépouillées, quasi-scolaires. On est loin d’un panégyrique ou d’un poème épique à la gloire de chevaliers en lutte contre le Mal. Ce qui frappe, c’est plutôt la simplicité de la situation d’André dans un moment de l’Histoire tout sauf simple.

André est probablement entré en résistance lors de la mise en place du Service du Travail Obligatoire en 1943, qui a précipité de nombreux jeunes dans les bras des Forces Françaises de l’Intérieur. Sous la plume de Le Tellier, on découvre son quotidien difficile mais non dépourvu de plaisirs, de camaraderie, de petites choses. André écrit des lettres tendres, très premier degré, à sa fiancée, sans nul ton solennel ou messages codés. On voit même qu’il profite de « perm » pour se changer les idées.

Loin de minimiser l’engagement du jeune homme et ses congénères, le travail sensible de Le Tellier le rend plus humain, plus proche et donc plus admirable encore.

On connaît le concept de « banalité du mal » développé par Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem, ainsi que les innombrables expériences sociales visant à prouver la facilité pour l’Homme à se faire tortionnaire sans même s’en rendre compte. La vie d’André Chaix montre l’inverse : un sacrifice naturel, franc, ordinaire. La banalité du bien.

On croise aussi nombre de héros discrets de la Seconde Guerre Mondiale dans les pages de Tous passaient sans effroi de Jean Rolin. L’auteur y raconte, dans son style sec d’ancien correspondant de guerre, le parcours de divers personnages — fonctionnaires, prêtres, gangsters, passeurs cupides et têtes brûlées de l’US Air Force — ayant entrepris la traversée des Pyrénées pendant l’occupation, afin de s’engager en résistance ou sauver leur vie.

Ici non plus, l’auteur ne donne jamais dans le lyrique. Si le très beau titre du livre est issu du Cor de Vigny, il n’est nullement question de chanson de geste. Rolin aime au contraire les petits détails, parfois à la limite du grotesque : indications topologiques dignes d’un GR, graffitis et affichettes défraîchies, le nom d’un bar un soir de beuverie, les échanges enflés d’un procès d’assises d’après-guerre, les accoutrement et effets personnels des voyageurs. Mêlé à cette foule de précisions, le courage de ses protagonistes ressort de manière plus vive. On passe du noir et blanc de manuel d’histoire à la photographie couleur, riche de milliers de nuances.

Lors du festival SXSW de Londres, qui s’est tenu en juin dernier, j’ai pu assister à une table ronde animée par l’activiste et avocate Jennifer Gibson. Gibson a créé Psst.org, une plateforme qui aide les lanceurs d’alerte à faire entendre leur voix sans crainte de représailles. Pour elle, le terme même de « lanceur d’alerte » serait toxique, car il porte en lui l’idée d’une action par essence individuelle, un sacrifice personnel sur l’autel du bien commun. Centrer les récits de résistance sur des héros isolés et fiers, façon David contre Goliath, peut en fin de compte se révéler contre-productif. Pour susciter l’engagement, il vaut mieux se doter de modèles à la fois collectifs et atteignables. Des gens ordinaires accomplissant l’extraordinaire : c’est bien ce que donnent à voir Le Tellier et Rolin.

Parmi les exilés dont Jean Rolin dresse le portrait, on reconnaît le philosophe allemand Walter Benjamin. Pour fuir la persécution des juifs, il entreprit un éprouvant périple à travers les Pyrénées le 25 septembre 1940, au lendemain duquel il se suicidera côté espagnol, sous la menace d’une reconduite en territoire français. Il n’avait alors que 48 ans.

Penseur critique de la modernité, Benjamin est aujourd’hui de plus en plus étudié et cité tant sa réflexion sur « l’aura » des oeuvres et la reproduction mécanique de la culture résonne à l’ère de l’IA généralisée. Il est notamment l’une des influences principales de l’essayiste Byung-Chul Han. Né en Corée, Han a d’abord étudié la métallurgie dans son pays d’origine avant d’émigrer en Allemagne et se tourner vers la philosophie. Il développe depuis plusieurs années une critique aussi profonde qu’influente de l’impact du numérique associé au néolibéralisme sur la société. 

Raconter des histoires pour faire Histoire

Son dernier essai publié en Français, La Crise dans le récit, convoque Walter Benjamin pour un réquisitoire contre l’appauvrissement de nos imaginaires. Han y opère notamment une distinction entre « informations » et « histoires ».

Les « informations », c’est-à-dire toute forme de news, posts, stories, sont parcellaires, éphémères, individualisées et dépourvues de sens ; tandis que les « histoires » ont un début et une fin et s’inscrivent dans le temps long.

Les histoires se transmettent et se transforment collectivement et, ce faisant, ancrent l’individu dans un Tout plus grand. Elles peuvent prendre toutes les formes, de l’anecdote familiale au mythe fondateur, de l’événement historique à la légende locale. Ce qui compte, c’est qu’on les raconte.

Byung-Chul Han déplore la prolifération des informations à l’ère digitale, où le storyselling a, dit-il, remplacé le storytelling. L’art narratif serait désormais détourné à des fins mercantiles tandis que la prolifération de distractions, trends, notifications, buzz en tout genre, nous noierait dans un monde sans cohérence et une crise sans fin.

A lire Han, je ne peux m’empêcher de penser que certains ont pourtant bien compris l’importance de raconter des histoires pour faire Histoire. C’est le cas de l’homme d’affaires Pierre-Edouard Stérin, qui met sa fortune et son influence au service d’une vision ultra-conservatrice et identitaire de la société, par des moyens détournés comme les médias ou le divertissement.

La polémique actuelle sur le Label des « Plus Belle Fêtes de France » révèle sa stratégie. Cette distinction, qui recense les fêtes populaires issues du patrimoine local, est indirectement financée par le milliardaire à travers Studio 496, une agence événementielle dont l’objectif est de « faire vibrer la France » en valorisant « l’héritage reçu ». Les fêtes en l’honneur de saints-patrons ou retraçant un glorieux passé local (par exemple des rencontres médiévales) sont souvent innocentes ; mais elles portent aussi les valeurs d’une France terrienne et éternelle que souhaite diffuser P-E.Stérin. Suite à la récente publication d’une enquête de l’Humanité, plusieurs fêtes se sont désolidarisées du label et la polémique enfle au sujet d’autres événements en théorie apolitiques, comme les fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans.

Comment répliquer à cette récupération des grands récits par les ultras? 
Quelles histoires peut-on raconter pour se ré-ancrer, sans pour autant se replier ? 
Comment redonner du sens au quotidien en renforçant les ponts entre hier, aujourd’hui et demain ? 

Le Tellier et Rolin répondent à leur manière à cette question en modernisant le récit du combat contre la barbarie. Ils dépassent les simples informations — noms gravés sur un mur ou un monument aux morts — pour reconstituer de grandes histoires faites de petites choses. Ce faisant, ils nous offrent d’autres modèles qui, en étant plus proches, nous projettent plus loin.


vendredi 26 mai 2023

"Ebisu rendez-vous" ou l'éternel retour à Tokyo



J’écoute encore souvent “Ebisu rendez-vous”, un morceau du groupe TTC qui, lors de sa sortie, occupait une place assez atypique sur la scène rap française.

Ce titre me renvoie à l’été de mes 20 ans. Je faisais alors un court mais terriblement long stage à l’Hôtel de la Région Rhône-Alpes, que je ne pouvais rallier qu’au prix d’une heure de transports bien tassée, matin et soir.

Si Météo France a pu très officiellement qualifier cet été-là de “pourri”, je me souviens pour ma part de matins tièdes et bleutés. “Ebisu rendez-vous” était la première chanson d’une grosse playlist que je lançais sur mon iPod dès que je sortais de la maison pour rejoindre le métro Massena.

Le morceau est un hommage doux-amer à Tokyo, dont Ebisu est l’un des innombrables quartiers. Les membres de TTC y racontent leur premier voyage dans la capitale japonaise, duquel ils ne se sont visiblement pas remis.

Teki Latex ouvre la chanson avec une line qui m’a toujours frappé : “Même si c’est la première fois que je viens, une partie de moi enfouie dans mon estomac s’en souvient”. Là où l’on pourrait appréhender le dépaysement voire le déphasage dans un pays aussi lointain, Teki dit “rentrer à la maison”. Des années de fascination pour les anime et les jeux vidéo sont passées par là : le rappeur connaît le Japon sans même l’avoir visité.

Chez les artistes français, le Soleil Levant est une obsession ancienne. Elle est plus forte encore dans le rap ; un phénomène très bien documenté par le Mouv (et encore, cet article date d’avant la sortie de “Les Etoiles vagabondes” de Nekfeu), qui rappelle que de nombreux MC hexagonaux ont grandi au contact de la foisonnante culture visuelle nippone. Si le soft power japonais s’exerce encore sur la génération actuelle de rappeurs, on peut se demander s’il ne sera pas demain concurrencé par la culture Coréenne, aujourd’hui dominante dans le divertissement, voire par des cultures hybrides remixant à l’envi influences latino-américaines, asiatiques ou africaines.

Connaître un endroit sans l’avoir jamais vraiment connu, c’est aussi ce que l’on peut éprouver lors d’une première visite à New York, lorsqu’on y retrouve les taxi, les sirènes de flics, les gens pressés un gobelet de café à la main — toutes ces images qui nous sont administrées depuis toujours via force livres, séries ou films. Pour paraphraser Freud, cela crée une sorte d’étrange familiarité — un sentiment bizarre de déjà-vu. Mes filles, qui sont en maternelle, ne peuvent d’ailleurs à ce jour citer que deux villes dans le monde, Paris et New York, tant elles sont aisées à représenter et donc à se représenter.

Il y a quelque chose d’assez réconfortant dans ces clichés urbains qui s’avèrent tout à fait vrais. Ce qui rend New York, Paris ou Tokyo iconiques, c’est leur omniprésence dans l’inconscient collectif, comme une sorte de substrat commun à tous, mais aussi cette capacité à honorer leur promesse lorsqu’on finit par y débarquer “en vrai”. A ce titre, “Ebisu rendez-vous” n’est pas exempte de stéréotypes sur le Japon, comme les écolières en jupe plissée, la bière Asahi ou les sumos, mais le morceau tient moins du fantasmé que du constaté : “le pire, c’est que tout est comme je l’avais imaginé”.

Si choc il y a pour les membres de TTC, il réside plutôt dans la beauté des passants et paysages, qui les laisse transis. On n’est pas loin d’un syndrome de Stendhal à la sauce teriyaki lorsque Teki Latex se dit si impressionné qu’il n’ose plus bouger : “mes pas se font rares tellement le sol j’ai peur d’abîmer”. Comme si le moindre faux-pas, réel ou symbolique, risquait de mettre fin à l’expérience. Le double-sens du mot est profond dans un pays souvent dépeint comme corseté de règles plus ou moins tacites, et donc plus ou moins faciles à transgresser sans même le vouloir… Notre fascination pour le Japon tient peut-être aussi à cela : le système de normes semble y être proche du nôtre mais ne l’est jamais vraiment. Quiconque a préparé un voyage dans l’archipel s’est forcément fadé des tonnes de conseils plus ou moins utiles quant aux us et coutumes locales. Dresser la liste des bévues à ne pas commettre sur place est même devenu un sous-genre journalistique à part entière tant les punitions pour celui qui faute semblent sévères, l’opprobre terrible et tenace. L’étrange familiarité se double alors d’un léger voile de malaise, qui vous maintient en alerte.

L’été est passé comme ça : j’écoutais chaque jour “Ebisu rendez-vous”, rêvassant à Tokyo et glissant à travers métros et bus, tel un proto-salaryman. Six ans plus tard, je faisais moi-même mes premiers pas au Japon, avec une joie d’enfant qui visite enfin Disneyland après l’avoir longuement imaginé.

Dans “Ebisu rendez-vous”, le rappeur Cuizinier confesse “je ne suis pas parti mais je pense à rentrer et j’ai peur.” Je reviens aujourd’hui d’un troisième séjour tokyoïte et éprouve une fois de plus ce vertige — le sentiment d’avoir manqué de temps, la certitude que je n’arriverai jamais à saisir pleinement la ville. Comme un compteur qui se remet à zéro à chaque voyage. Cela pourrait être frustrant mais je n’en chéris que davantage cette distante et intarissable source de rêve. Ma tentation de Tokyo.

Tokyo-Paris, mai 2023



lundi 8 novembre 2021

Le diable est-il dans l’abstrait ?

 

D'après Fang Wei Lin - Unsplash

Ce texte très personnel mûrit dans mes notes depuis trois ans. Trois ans que le grand cabinet de conseil McKinsey se fait régulièrement épingler pour son travail un peu trop efficace pour des clients un peu trop polémiques — de sa présence aux côtés de MBS en Arabie Saoudite à son travail d’accélération des expulsions des immigrés sous Trump jusqu’à son implication dans la crise des opiacés aux Etats-Unis.

A chaque scandale, les mêmes questions : vont-ils s’en sortir ? Leur réputation auprès des grandes entreprises n’en est-elle pas affaiblie ? Et surtout : comment des consultants, qui demeurent des femmes et des hommes comme les autres, peuvent-il accepter en leur âme et conscience de travailler à des projets… qui ne profitent pas à la société, pour donner dans la litote ?

Certains diront « c’est la monnaie qui dirige le monde » et ils auront sans doute raison ; mais ce qui m’interpelle n’est pas tant le but poursuivi (le pouvoir, l’argent, etc.) que ce qui permet d’y arriver. En d’autres termes, qu’est-ce qui fait que l’on peut mener à bien des projets aussi mauvais ?

Il me semble que la réponse systématique à cette question est l’art de l’Abstraction. En effet, les grands consultants peuvent réaliser des projets de toute sorte, y compris les plus difficiles, grâce à la mise à distance de leurs activités et à leur extraordinaire maîtrise de la pensée abstraite.

Max Weber a très tôt montré la puissance du couple abstraction/rationalisation dans la conduite des affaires publiques ou économiques. De mêmes règles, de mêmes processus, de mêmes réflexes peuvent être appliqués à un grand nombre de situations pour gagner en efficacité. Un siècle après Weber, la généralisation dans les entreprises modernes - dont les cabinets de conseil et les agences de com - de grilles d’analyse et templates permet de comprendre et d’agir vite. En effet, au-delà d’un certain niveau d’abstraction, toutes les problématiques business se ressemblent… et partagent donc les mêmes solutions. L’abstraction-rationalisation apporte des réponses claires à des enjeux complexes en permettant à l’individu de ne pas s’attarder sur des détails qui nuiraient à sa concentration et sa lecture des vrais enjeux.

Le problème intervient lorsque l’abstraction finit par anesthésier l’esprit critique de ceux qui la manient ! Car développer la consommation d’opiacés, quitte à plonger des centaines de milliers de personnes dans l’addiction, repose au fond sur les mêmes mécanismes que booster les ventes de voitures ou transformer la supply chain d’une chaîne de restaurants. La chercheuse à l’Université de Paris Marie-Anne Dujarier a étudié combien l’abstraction croissante des tâches en entreprise, de plus en plus délimitées et « gamifiées » portait l’émergence d’un management moins concret, désincarné et donc déresponsabilisé. Impossible, par ailleurs, de ne pas penser aux réflexions d’Hannah Arendt sur un Adolf Eichmann retranché derrière un statut de fonctionnaire se contentant de remplir des grilles…

Sans aller aussi loin, on peut retrouver ce caractère ambivalent de l’abstraction, à la fois levier d’efficacité et voile occultant, dans notre obsession pour les data et plus spécifiquement les KPIs chiffrés. Si l’on estime que les chiffres sont objectifs, c’est parce qu’ils permettent des faire abstraction des particularismes. Un 0 c’est un 0, un point de pourcentage c’est un point de pourcentage ; ce qui réduit les imprécisions et facilite les comparaisons. Rien à voir donc avec les mots, dont le sens est mouvant et variera en fonction des cultures, du contexte, des individus. Mais que se passe-t-il lorsque le chiffre abstrait vient non pas révéler la réalité mais s’y substituer ? C’est la dérive qu’avait identifié en 1975 l’économiste Charles Goodhart à travers la loi qui porte son nom : « lorsqu'une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure ». Pour Goodhart, confondre l’objectif avec sa mesure ouvre la voie à la manipulation de la réalité. Imaginez un gérant d’hôpital qui, parce qu’il souhaite conserver un taux de rémission des patients de 100%, n’accepterait que les affections bénignes et refuserait de soigner des maladies graves ! Cela pourra vous paraître exagéré mais en économie les exemples réels sont légion.

ASSEMBLER LES IDÉES

Alors, le diable est-il dans l’abstrait, à défaut d’être dans les détails ? 

Peut-être bien ; mais je persiste à croire que l’Abstraction peut encore résoudre certains maux de l’époque. Comment ? En nous offrant un creuset où assembler de nouvelles idées.

A l’heure où les outils numériques accordent un accès illimité à l’information, nous semblons paradoxalement nous réfugier dans des bulles intellectuelles et sociales. La faute aux algorithmes, qui nourrissent et grossissent nos centres d’intérêt. La faute à une éducation assez spécialisée, que l’on souhaite concrète mais qui, en cherchant à nous placer dans une grande chaîne de valeur, peut parfois nous astreindre dans une simple chaîne d’assemblage. La faute, enfin, aux réflexes humains de (post)rationalisation du monde. La philosophe Gabrielle Halpern montre bien comment notre cerveau, pour des questions de survie, veut absolument ranger les informations dans des cases, quitte à ignorer inconsciemment ce qui n’y rentre pas.

Ici, faire un travail d’abstraction peut être un puissant outil de découverte et d'ouverture d'esprit. C’est même la base de l’interdisciplinarité, puisqu’elle permet d’identifier les plus petits dénominateurs communs entre des disciplines artistiques ou scientifiques a priori fort éloignées. Certains vont même plus loin et parlent de transdisciplinarité, dans laquelle on ne se contente d’échanger des concepts et méthodologies mais bien d’en créer de nouveaux entièrement. C'est ce même art de l'abstraction qui était au cœur des travaux de G.W.Leibniz, philosophe connu pour son extraordinaire curiosité et sa volonté de recroiser les savoirs. Les notes et analyses de ce véritable "homme universel" sont d'ailleurs si nombreuses et denses que les spécialistes n'ont pas fini de les recenser !

D’un point de vue plus quotidien et individuel, « faire abstraction » pour mieux reconnaître des motifs récurrents ou combiner des idées est un réflexe précieux, qui s’acquiert et s’entretient. En acceptant de se détacher du concret, on perçoit d’autant mieux le réel — à condition de ne pas se perdre en route !



dimanche 20 septembre 2020

Exit, Voice, Loyalty et Covid-19





mardi 21 avril 2020

Pitié, lâchez-nous avec le "monde d'après"


Après cinq semaines de confinement, vous avez déjà pu lire des dizaines de tribunes, interviews ou essais sur « le monde d’après ». En temps de crise, le don de prescience semble être la chose du monde la mieux partagée : les experts se succèdent sur les plateaux, les responsables politiques de tous bords reformatent leurs discours et les collapsologues sortent du bois.

A chacun son monde d’après

Mais comment prévoir l’issue d’une situation que personne ou presque n’imaginait il y a encore six mois ? La plupart des prédictions est au mieux simpliste, au pire malhonnête. Comme le soulignait récemment l’économiste Dani Rodrick dans une tribune publiée dans Les Echos, beaucoup de projections des effets de la crise actuelle portent en elles un important biais cognitif appelé « biais de confirmation » : on voit naturellement dans les événements une validation de sa vision du monde, quelle qu’elle soit.

Mais sans même parler d’un quelconque agenda politique, nombre d’analyses demeurent sincères mais partielles, tout simplement car il est encore bien trop tôt pour tirer des conclusions. Comme l’écrivait Hegel, « La chouette de Minerve ne s’envole qu’au crépuscule ». Autrement dit, le temps de l’étude philosophique ou sociologique est inévitablement en décalage avec celui de l’action. Si nous devions véritablement basculer dans le monde d’après, nous ne le comprendrions qu’a posteriori.
Enfin, parler d’un monde « d’avant » et d’un monde « d’après », c’est accréditer en filigrane l’idée d’un hiatus clair, ce qui est rarement le cas. L’Histoire peut bien sûr retenir une date marquante mais elle est souvent la partie émergée et symboliquement chargée de phénomènes plus profonds, subtils et anciens. On se souvient du 9 novembre 1989 mais l’on comprend aussi l’extrême complexité des forces géopolitiques, économiques ou sociologiques qui y ont mené durant plusieurs années. C’est la raison pour laquelle des moments aussi historiques ne peuvent être compris que longtemps après.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire de conjectures sur demain. Après tout, tenter de déchiffrer son environnement pour mieux s’y adapter est un réflexe de survie. Cependant, il faut rester conscients de nos limites et se borner soit à prolonger certains phénomènes déjà largement à l’œuvre, soit à échafauder plusieurs « scénarios types » bien distincts. Bref, un bon futurologue est un futurologue qui minimise les risques.

Eviter les prophéties auto-réalisatrices

Reste qu’une petite partie de nos prévisions peut se révéler vraie ; non parce que nous voyons juste, mais parce qu’en y croyant collectivement, on finit par influencer la réalité — et pas toujours pour le mieux.

Nous connaissons tous le concept de « prophétie auto-réalisatrice », parfois présenté sous la forme du Théorème de Thomas, du nom des sociologues Dorothy et William Thomas : « Si les hommes pensent une situation comme réelle, alors elle est réelle dans ses conséquences ». En d’autres termes : il suffit de croire à un phénomène pour qu’il se produise réellement. Cela s’applique dans bien des domaines, de la réservation de billets de train à Noël (« vite, si je ne réserve pas tout de suite, je n’aurai pas de place ») au sport (« mon équipe reçoit à domicile donc on va gagner ») ou à la politique (« même si elle n’a aucune expérience politique, cette personne est présidentiable »).
Surtout, les prophéties auto-réalisatrices sont particulièrement puissantes en économie, où l’anticipation des acteurs (ménages, entreprises, investisseurs) est centrale dans le fonctionnement d’un marché. Si les individus, les chefs d’entreprises ou les banques sont convaincus que l’économie restera a minima stable, voire qu’elle continuera de croître dans les mois ou années à venir, alors ils consommeront et investiront. Ce faisant, ils permettront à l’économie de rester stable voire de croître. A l’inverse, s’ils estiment que l’activité va ralentir, ils reporteront au lendemain leurs achats, thésauriseront, embaucheront moins… et l’activité ralentira aussitôt. Un peu comme un vélo qui ne tient debout que lorsque l’on pédale : le plus important n’est pas tant sa vitesse que le fait qu’il soit en équilibre et aille de l’avant.

Or, lorsqu’il s’agit de la crise actuelle, force est de constater que la confiance dans « le monde d’après » est assez fragile, pour dire le moins… Toutes les prévisions sont catastrophiques et les Cassandre se bousculent au portillon car le pessimisme spectaculaire est toujours plus vendeur que le réalisme modéré. Dans ce contexte, difficile de se projeter dans l’avenir. Si l’on se fie aux experts, on a l’impression d’être aujourd’hui à l’abri dans un bunker anti-atomique dont la sortie révèlera un monde extérieur désolé. Autant continuer à se terrer !

Le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau disait ce weekend dans Le Monde que les Français étaient en train de constituer un réservoir d’achat en économisant de manière forcée, car confinés. Selon lui, cette manne pourrait être en partie réinvestie une fois la situation sanitaire apaisée, ce qui contribuerait à relancer l’économie. Mais pour cela, il faudrait que les Français eux-mêmes aient le sentiment que la situation économique ne se dégradera pas davantage. Pourquoi liquiderais-je mon petit matelas alors même que tous les médias répètent à l’envi que les 12 à 18 prochains mois vont être terribles ? Certes, l’optimisme forcé serait une faute, mais on voit combien des analyses superficielles et radicales risquent aussi de façonner la réalité pour le pire.

Humilité et prudence

En résumé, il nous faut impérativement faire preuve d’humilité quant à ce que l’on ne maîtrise pas dans l’avenir — en l’occurrence, beaucoup de choses.

Mais il nous faut également redoubler de prudence quant à ce que l’on peut influencer par nos mots, afin de ne pas précipiter et amplifier de catastrophes qui restent en partie une question de pure confiance collective.


mercredi 1 avril 2020

Théorie de la classe de loisir forcé


Vous avez remarqué ? La crise sanitaire a changé bien des choses dans le quotidien des « jeunes cadres dynamiques » mais pas l’envie de se mettre en avant. Certains agencent longuement leurs bibliothèques pour avoir un fond chic lors de leurs conf calls. D’autres partagent l’air de rien des photos de la vue sur l’océan depuis la maison de vacances où ils ont eu la chance de s’échapper in extremis. Certains disent en profiter pour dévorer des classiques. D’autres, enfin, repeignent Instagram de stories de leurs sessions de fitness endiablées. Bien que jamais formulé, le message est clair : « mon confinement est mieux que le tien ».

Depuis La Distinction de Pierre Bourdieu (1979), on sait que les capitaux économique, social et culturel se conjuguent et, surtout, que les modes de distinction sociale se logent dans les moindres aspects de notre quotidien – nos préférences en matière de jeu, de nourriture, de musique, etc. Quels que soient vos goûts ou vos hobbies, il y aura toujours plus ou moins pointu, plus ou moins marqué socialement.

En outre, ce confinement et les comportements qu’il fait naître nous renvoient à l’autre grand penseur de la distinction : Thorstein Veblen. Dans son étude aussi caustique que profonde de la classe de loisir publiée en plein gilded age, en 1899, le sociologue américain montrait que les strates supérieures de la société aimaient à afficher leur pouvoir à travers leur oisiveté, en s’adonnant à des passe-temps tout sauf productifs, comme le sport, l’engagement caritatif ou les études supérieures.

Il y a une triple ironie à relire Veblen dans le contexte actuel.

Tout d’abord, parce qu’à l’heure où la France est cloîtrée chez elle et que 2,2 millions de salariés pourraient bientôt se retrouver en chômage partiel, beaucoup d’entre-nous font de facto partie de la classe de loisir… mais de loisir forcé.

Ensuite, parce que cette situation recrée en creux une nouvelle cassure de classe entre, d’une part, ceux qui peuvent travailler à distance ou sont placés au chômage et, d’autre part, ceux qui doivent œuvrer coûte que coûte au maintien des activités essentielles à la nation, des hôtes de caisse aux personnels soignants en passant par les ingénieurs du génie civil, les camionneurs ou les forces de l’ordre. Un groupe social est contraint à l’oisiveté tandis que l’autre est contraint à la productivité.

Seul point commun, et dernière ironie : près d’un siècle après la disparition de Veblen, la société a changé et la plupart peut désormais accéder à un grand nombre de loisirs qui lui étaient jadis interdits. Résultat : la distinction passe de moins en moins par l’inactivité ostentatoire mais, à l’inverse, par une ultra-productivité affichée jusque dans les activités les plus domestiques et les plus gratuites. Il faut montrer que l’on est performant à tous les niveaux et rentabiliser la moindre seconde de temps libre. En confinement et pour des salariés désœuvrés et ultra-connectés, cela se traduit par ces injonctions constantes à suivre des webinars ou des MOOCs, à binge-watcher la nouvelle série cool avant la fin de la quarantaine, à lire de nombreux livres, à tester de nouvelles recettes ou à multiplier les activités éducatives avec les enfants. Et, surtout, à le faire savoir sur tous les médias sociaux, qui n'ont jamais aussi bien porté leur nom.

Il est fascinant de voir combien les mécanismes de distinction ne cessent de se transformer pour s’adapter à l’époque, y compris dans des épisodes aussi précis que celui que nous vivons. Le besoin de se démarquer est fondamentalement humain et l’on pourrait presque y voir une forme d’élan vital. Finalement, vouloir s'afficher même confiné, c’est rester vivant !



samedi 17 août 2019

Maslow’s pyramid and the great trade-off between simplicity, accuracy and popularity


I recently came across an interesting piece about Abraham Maslow’s seminal “Pyramid of human needs”. The key takeaway of the article is that Maslow himself never intended his theory to be seen as a rigid scale, even less so a pyramid-shaped one. It took a professor of management to simplify and reframe his work under the form of a diagram. This allowed it to travel, first penetrating business circles, then general culture, then pop culture, eventually becoming the basis for some hilarious memes.

The question that strikes me here is twofold:

First, would this theory have gone that far without the pyramid vehicle (hint: probably not)?
Second, and most importantly: would you rather have your idea largely adopted, along with the risk of being diluted or distorted? Or would you prevent it from being shared too widely to avoid any misinterpretation?

The pyramid was a convenient way to spread Maslow’s theory — and spread it did. However, more than half a century after its introduction, it strayed a lot from its author's original framework, with contradictory effects.

On the one hand, the framework has been hackneyed, misread, if not voluntarily twisted to various uses, especially by marketing professionals and business consultants. One could argue the concept has no substance anymore.

On the other hand, at least part of Maslow’s vision is now widely known and helps millions in understanding other cultures, devising strategies or deciphering their own feelings. It gave people a good-enough tool to navigate the world and build new theories in completely different fields.

Because it ended up being vague and easy to grasp, more people related to it and used it. In other words, the more the Maslow Pyramid was used, the less heuristic (as in “scientifically useful”) it was. But, at the same time, the more heuristic it became.

A paradox and a decade-long debate

Behind this paradox lies the classical debate about scientific popularization. Do we consider that complex ideas and research can be translated into simpler, more palatable ones to be shared? If so, who should do it, scientists themselves or writers? How far into simplifying ideas can we go? And how can we know popularization is eventually successful — is it when a concept is invoked frequently within TV debates or dinner parties? Or when it is vaguely familiar to millions?

Another example is the famed Schrödinger’s cat paradox, a thought experiment named after the Nobel Prize recipient Erwin Schrödinger’s work in quantum mechanics. The neither-dead-nor-alive cat story is both stimulating and easy to tell (plus — CATS!!), which propelled it into popular culture through books or TV series. However, it remains a tiny part of Shrödinger’s research and an even smaller part of quantum mechanics. So can we consider its popularity as a real success? Did it help people to expand their thinking?

A delicate balance to be found in communications

This fundamental question of balance between simplicity, accuracy and popularity can be extended beyond science, notably to politics and communications. How far can one go into simplifying a notion, an idea or a particular value to make sure it spreads without being "lost in translation"?

In the marketing space, research tends to confirm simplicity’s power to make your brand remembered. Actually, advertising success is positively linked to the high distinctiveness of a brand. Distinctiveness can be about a tagline (eg Audi’s “Vorsprung durch technik”), color (Tiffany & Co’s signature blue), jingle (Intel’s chime) and so on. All these assets must be put front and center in communications and supported in media on a long term basis so that consumers associate, understand and remember them almost subconsciously. Therefore, and again, the more simple and easy to appropriate the assets, the more powerful and universally recognized they end up: think of McDonald’s Golden Arches or Netflix’s “tu-dum”.

Nevertheless, this also means that the more universal they get, the less companies can control how they are perceived and used. Logos or slogans are twisted everyday, sometimes in unexpected, critical or even offensive ways. For instance, Nike’s Swoosh is so easy to draw it can be used to signal coolness on a kid’s drawing but also late-stage capitalism on a street artist’s work. And when Gucci's interlaced Gs are illegally used on cheap t-shirts, they still make undirectly for brand presence (Gucci even famously played with bootleg by making fake-fake clothing such as sweatshirts barred with the name “Guccy”).

Similarly to Maslow’s pyramid, the stronger a brand asset becomes, the less it belongs to the brand itself. But entering popular culture is also the best way to cement the brand’s presence in consumers’ minds and gain cultural legitimacy. Not all brands can take such risks for sure; but for those who dare, the trade-off can be highly beneficial. As a brand, building extremely simple assets, hammer them and finally accept to relinquish some control over is the best way to spread and be remembered.




jeudi 2 janvier 2014

Bitcoins, Dogecoins et mutations de la monnaie

Le Dogecoin, une bonne blague qui a pris des proportions inouïes

2013 aura vu l'explosion du Bitcoin, monnaie virtuelle couplée à un système de paiement en ligne. Journalistes, économistes et investisseurs se sont relayés toute l'année pour analyser et commenter ce phénomène, alimentant au passage une impressionnante bulle spéculative qui a multiplié la valeur d'un BTC par 78 en 12 mois.

Sur le papier, la crypto-devise inventée en 2009 par un collectif de programmeurs sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto a tout pour continuer à monter en puissance. Grâce à un ingénieux système de vérification des transactions, elle est plutôt sûre et inspire une relative confiance, le critère n°1 de solidité d'une monnaie. Par ailleurs, elle profite d'un bel effet de réseau car elle est acceptée par de plus de plus de commerçants curieux ou souhaitant se payer un coup de pub. Mais le principal argument en faveur du Bitcoin est sa neutralité, car il ne dépend d'aucun pouvoir politique, institutionnel ou économique. Impossible, a priori, d'en moduler la circulation afin de manipuler ses cours ; le seul moyen d'en créer est de résoudre de complexes équations. Farouchement libertarien et méritocratique, le Bitcoin est l'incarnation de l'esprit hacker.


lundi 16 décembre 2013

Votre coiffeur est une machine à insights



Si vous pensez que les coiffeurs n’aiment que les conversations stériles autour de la météo ou des prochaines vacances, c’est que vous ne leur posez pas assez de questions ! C’est ce que j’ai fini par comprendre la semaine dernière en discutant au bac à shampooing.


dimanche 13 janvier 2013

L'innovation est-elle en panne? (réponse : pas vraiment)



L’innovation a-t-elle atteint un plafond de verre après deux siècles de progrès techniques fulgurants? C’est la question qui agite sociologues, économistes et futurologues en ce début d’année.

Internet Actu s’est récemment fait l’écho des craintes du penseur britannique Richard Jones, qui déplore l’absence d’inventions majeures, capables de réellement changer le quotidien. De son côté, The Economist consacre cette semaine un long dossier à ces enjeux. On y retrouve notamment les thèses de l’économiste américain Tyler Cowen, pour qui la crise actuelle est l’arbre qui cache la forêt, car l’innovation serait en panne et les gains de productivité en berne. Pour Cowen, il y aurait de moins en moins de croissance endogène.

De nombreux experts se sont déjà penchés sur la question. Certains avancent l’idée que nous avons déjà inventé tout ce qui pouvait répondre à nos besoins primaires (nourriture, habitation, transport), ce qui limiterait de facto les chances de créer de nouveau quelque chose de révolutionnaire.

Pour les économistes Benjamin Jones et Pierre Azoulay, l’innovation est également ralentie par ce  qu’ils appellent le «fardeau de la connaissance», c’est-à-dire l’accumulation de connaissances à intégrer avant de créer quoi que ce soit. On peut ajouter à ce fardeau celui des innombrables brevets et lois à prendre en compte... Pour Thomas Jamet, enfin, l’innovation tournerait au ralenti car nous ne sommes plus animés du «feu sacré», jadis entretenu par les auteurs de science fiction, qui pousse à créer et nous dépasser.

Mais la vraie question ici c’est «quelle définition donne-t-on à l’innovation?» 


vendredi 21 décembre 2012

Ce que le "Insta-gate" dit de nous

  "Tiens Instagram, tu peux réutiliser librement cette photo", dixit le journaliste Olivier Tesquet
Vous le savez sans doute : Instagram s'est récemment trouvé au cœur d'un scandale après avoir annoncé un changement de ses conditions d'utilisation. En cause : quelques mots interprétés comme traduisant la volonté de revendre les photos de ses utilisateurs sans les rémunérer. Résultat : des millions de status, tweets, et billets de mécontentement, et autant de déclarations de boycott de la célèbre plateforme de photographie. Encore aujourd'hui, beaucoup d'utilisateurs et de médias comme National Geographic, qui a suspendu son compte jusqu'à nouvel ordre, restent dubitatifs quant à la protection de leurs données malgré les démentis de son fondateur Kevin Systrom. En réalité, Instagram ne touchera pas aux photos mais compte bien monétiser les interactions de ses membres avec les marques qui y feront de la publicité.
Ce qui me frappe, c'est à quel point "l'Insta-gate" ressemble point par point à un autre scandale qui a secoué le Web 2.0 il y a à peine 3 mois. 



samedi 13 octobre 2012

Génération(s) Y et monde du travail


Alexander Calder, The Y, 1960
Vendredi matin j'étais au Hub Forum, gigantesque pince-fesses 2.0 réunissant de nombreux décideurs du numérique, des médias et de la pub.
J'ai notamment assisté à une table ronde très intéressante sur les rapports particuliers qu'entretient la génération Y avec le monde de l'entreprise. Sur scène pour discuter de ce sujet, quelques habitués de la question : Francoise Gri,  présidente de Manpower Europe du sud, Yves Grandmontagne, DRH de Microsoft France et surtout Alexandre Malsch, fondateur du groupe média digital meltyNetworks, aussitôt étiqueté "régional de l'étape" par l'animateur David Abiker. Et pour cause : Malsch n'a que 27 ans... ce qui ne l'empêche pas d'être a la tête d'un mini-empire qui attire 11 millions de visiteurs par mois et vient de boucler une levée de fonds qui n'a rien a envier à celles de ses modèles californiens.



dimanche 6 novembre 2011

Le retour du bon sens (Com de crise, 2)



Martin Parr, Common Sense, 1995-99

A défaut d'être "la chose au monde la mieux partagée", l'idée de "bon sens" fait beaucoup parler d'elle depuis quelques semaines. On a bien sûr en tête la dernière campagne d'image du Crédit Agricole, qui a ressuscité fin septembre sa plateforme historique introduite en 1976 et sans cesse réactualisée depuis, mais également la sortie de Le Bon sens en politique, essai de Christian Jacob. Enfin, Philosophie Magazine consacre dans son numéro de novembre une longue et très bucolique enquête sur le "bon sens paysan". 


samedi 29 octobre 2011

Chimie et sentiments

Pendentif "Ocytocine" (en vente sur Etsy)
Toujours plus original qu'une parure VC&A...
Il y a quelques temps, j'ai consacré un papier à cette drôle d'hormone qu'est l'ocytocine. L'article devait figurer dans un certain magazine mais est passé à la trappe pour cause d'investissements publicitaires de dernière minute (ceux qui me connaissent goûteront l'ironie...). 
Comme je suis un peu  frustré, voici l'article!


dimanche 2 octobre 2011

Le défi de la défiance (Com de crise, 1)


Nicolas Milhé, Respublica, 2009

En cette rentrée littéraire, jeter un coup d’œil aux ventes de livres est assez instructif. Tous les classements essais sont en effet trustés par des bouquins sur les errements du Pouvoir sous toutes ses formes. On y retrouve ainsi Sarko m’a tuer, La République des mallettes, Ne vous représentez pas! ou le classique Indignez-vous!, mais également L’échéance, Le Capitalisme hors-la-loi et Les Intellectuels faussaires. Des ouvrages aux titres agressifs (pour ne pas dire autre chose) mais qui n'ont pourtant rien de brûlots et sont publiés par des gens respectables...
De leur côté, les newsmagazines multiplient les couvertures spectaculaires : "les coupables de la dette", "l'échec des élites", "l'année de la révolte"… Pour un peu, Le Point et l’Express chasseraient  sur les terres antisystème de Marianne, et les Inrocks nous annonceraient carrément une "Commune 2.0" à l'échelle mondiale!

Le constat est univoque : la défiance vis-à-vis des élites explose et nous vivons une rentrée à haut-risque —du moins symboliquement.



dimanche 4 septembre 2011

La dictature de la simplicité?

Mona Lisa for the Twitter generation de Gary Andrew Clarke 
La Joconde en 140 points, pas un de plus
Où étiez-vous en juin 2008, ces quelques semaines qui ont, à leur manière, marqué un double tournant technologique et culturel?
Le 9 juin 2008, Apple présentait l'iPhone 3G et l'App Store, qui allait faire passer son téléphone de gadget pour fanboys fortunés à véritable icône du quotidien. Et trois jours plus tard, l'institut comScore annonçait que Facebook dépassait Myspace en termes de visiteurs uniques. Si le réseau de Tom Anderson ne devait péricliter que l'année suivante, la date reste encore synonyme de "début de la fin".
Quel rapport entre ces deux événements, quel dénominateur commun entre Facebook et l'iPhone? La simplicité. Une principe touchant aussi bien l'ergonomie que le visuel, le fond que la forme.


samedi 18 juin 2011

Instagram et la photographie 2.0

Depuis quelques semaines, la presse s’emballe pour Instagram, une application iPhone qui permet de prendre puis partager des photos retouchées. De Techcrunch à Glamour en passant par le Nouvel Obs, tout le monde y va de son petit article pour dire combien l'appli est coolos, et combien son succès est fulgurant. C'est qu'avec 6 millions d’utilisateurs attendus fin juin et déjà 100 millions de photos prises après 8 mois d’existence, Instagram est devenu le chef de file d'un flopée d'applications de "photographie 2.0". En effet, Instagram décolle à peine et déjà les regards se portent vers d’autres services comme With (un side-project de Path, micro-réseau social intimiste) ou Color, qui permet de mettre en commun en temps réel des images d'un même évènement avec d'autres utilisateurs. Dernier signe de cette tendance, et pas des moindres : Facebook travaille actuellement sur sa propre application mobile de partage de photos, histoire de ne pas perdre trop de terrain face à ces nouveaux concurrents.