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mardi 11 février 2025

Intelligence artificielle et bœuf en gelée


J’échangeais il y a quelques jours avec des étudiants au sujet de l’impact de l’intelligence artificielle sur les industries créatives, dont les médias. Disons-le direct : personne n’en sait rien et le sujet exige une extrême humilité. Mais à défaut de prédictions, on peut toujours s’autoriser quelques conjectures…

L’une de mes hypothèses récurrentes est que l’explosion de l’usage de l’I.A. générative va mécaniquement pousser les industries créatives à déplacer l’emphase du produit créatif au processus créatif lui-même. Plus que jamais, c’est le concept qui comptera plus que l’ouvrage, la réflexion plus que le résultat final. Ce qui vend, c’est l’être — ou le collectif — humain, avec sa patte et sa voix propre. En faisant la démonstration, idée par idée, geste par geste, du chemin qui conduit à l’œuvre, on montre ce qui la rend unique, respectable, désirable.

Du point de vue des médias ou des industries créatives, cela signifiera demain encore davantage de making-ofs ; la publication de livres d’exégèse, de moodboards, de carnets ; l’ouverture systématique aux caméras des studios, des coulisses, des ouvroirs… Une logique qui suit aussi celle des médias sociaux, qui rendent désormais le « para-contenu » presque plus important que l’œuvre elle-même. Le succès d’un morceau, d’une série ou d’un produit tient de plus en plus au « lore », aux memes ou au « reaction videos » qui les entourent. Les créateurs, studios ou marques auront tout intérêt à jouer là-dessus pour ancrer leur vision artistique — et justifier leur prix.

Mais jusqu’où aller dans la transparence ? Où se situe la limite entre dévoiler et révéler, montrer et déflorer ?

Dans À la recherche du temps perdu, Françoise, la domestique du narrateur, est un personnage secondaire mais essentiel. En partie inspirée de la gouvernante de Proust, Céleste Albaret, elle est une présence sans âge (l’auteur prend beaucoup de liberté avec le passage du temps) qui accompagne le jeune écrivain tout au long de sa vie, vers sa maturité artistique. Le narrateur se moque d’elle fréquemment, bien qu’avec une certaine tendresse. Simple d’esprit, mesquine et émotive, Françoise se distingue néanmoins par sa fidélité et ses talents de chef. En cuisine, elle est même comparée à Michel-Ange ! Son chef-d’œuvre culinaire, le bœuf en gelée, est mentionné deux fois dans La Recherche, dès À l’ombre des jeunes filles en fleurs, puis dans Le Temps retrouvé. Un tel placement en miroir, presque en « serre-livres », montre son importance symbolique, comme métaphore de l’Oeuvre d’Art élaborée avec patience et mystère.

Pourquoi parler ici de ce plat de cuisine bourgeoise par excellence ? Dans le 2e tome de la Recherche, Françoise réalise un bœuf en gelée extraordinaire, qui ravit les invités les plus snobs de la maison, tel le diplomate M. de Norpois. Néanmoins, lorsqu’elle est interrogée sur le secret de sa recette, Françoise affirme ne pas savoir comment elle parvient à l’excellence.
« Mais enfin, lui demanda ma mère, comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que vous (quand vous le voulez) ? » « Je ne sais pas d’où ce que ça devient », répondit Françoise (qui n’établissait pas une démarcation bien nette entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n’était pas beaucoup plus capable — ou désireuse — de dévoiler le mystère qui faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, qu’une grande élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant. Leurs explications ne nous disent pas grand chose ; il en était de même des recettes de notre cuisinière.
On peut voir dans la réponse de Françoise une ingénuité sincère, la marque du génie de la main des petites gens. On peut aussi y déceler une véritable stratégie de rétention d’information. Car si Françoise livre trop ses secrets, elle devient remplaçable par une autre cuisinière. En jouant la carte de l’ignorance, elle demeure incontournable.

Comment raconter sans dévoiler, transmettre sans banaliser ?

Les modèles d’I.A. fonctionnent comme d’immenses boîtes noires : on ignore quelles données y entrent, comment elles sont digérées, et pourquoi elles répondent comme elles le font. Appliquée aux enjeux liés à l’IA, l’approche de Françoise reviendrait à opposer aux boîtes noires des machines une autre boîte noire, celle d’un savoir-faire hermétique.

Cela concerne bien entendu toutes les formes de création intangibles, mais aussi, demain, les gestes eux-mêmes.

Il y a quelques semaines, j’écoutais Alexandre Boquel, Directeur des Métiers d’Excellence de LVMH, expliquer au Paris Luxury Summit qu’il travaillait à la captation numérique complète de gestes artisanaux afin de préserver les savoir-faire rares et d’assurer leur transmission sur le long terme. Boquel le dit lui-même : il « ne s’interdit rien » comme support d’enregistrement : photos, vidéos, motion capture, I.A… Une initiative qui rappelle celle du Répertoire Numérique du Geste Artisanal, une base de données en ligne sur laquelle on retrouve des dizaines de définitions et vidéos aussi brutes qu’hypnotiques d’artisans au travail.

Dans l’absolu, la démarche d’Alexandre Boquel est juste et respectable — mais que se passerait-il si tous ces gestes étaient demain non plus seulement captés mais décortiqués, dépecés en milliers de données assimilables par une I.A. associée à de la robotique de pointe ? En documentant précisément ces techniques, on peut aussi faciliter leur reproduction par des machines. Le paradoxe est alors clair : en voulant préserver l’authenticité, on risque de favoriser sa disparition.

Ce dilemme, tous les artistes et artisans y seront confrontés demain. Face à l’I.A. généralisée, il faudra de plus en plus faire la démonstration de leur savoir comme de leur savoir-faire ; mais en dévoilant trop, ils s’exposeront à tout perdre. La « tentation du boeuf en gelée » se fera alors grandissante, car ce qui est inexplicable demeure inimitable.


mercredi 8 août 2018

What all the fuss around the Burberry redesign tells us about the state of Luxury



As you’ve certainly seen a few days ago, Burberry has unveiled a new brand identity. This follows the arrival of Riccardo Tisci, its latest Creative Director, in early 2018.
Since then, reactions have been mixed to say the least. While the fashion press carefully stuck to describing the new look, social media, including both consumers and professionals, widely panned it.



Actually, it seems absolutely no one is impressed with the maison’s new logo. And it’s true that, at first glance, it looks pretty bland with its bold sans serif letters and absence of the century-old “Equestrian knight” emblem.

Many have rightly pointed out that Burberry is the latest luxury brand to hop on the minimalistic logo bandwagon, a trend that started six years ago with the already controversial — yet highly successful — Saint Laurent renaming, and recently embodied by Calvin Klein’s and Rimowa’s new identities…
I don’t consider myself enough of an expert in graphic design to judge this work but I’m not going to argue that altogether ditching a globally-recognized font and an emblem that has stood for British refinement for decades is not a risky move. It is a real long shot.
However, I find the rage around this change disproportionate, especially coming from the communications industry. Adweek compared it to the infamous Gap logo reshuffle and some described it as nothing other than brand suicide. Yet another sign of an upcoming marketing apocalypse!

Going beyond the logo

We could look beyond the logo choice and use a little more reason to see the bigger picture. Actually, and whatever its fate, this redesign tells us a lot about the current state of the Luxury industry.
First, it’s not like minimalistic sans serif logos are a new thing in fashion. Take Louis Vuitton, Céline, Tom Ford, Fendi or Chanel. Nothing but in-your-face simplicity.



I know what you’ll answer: most of these maisons also have strong, well-known monograms. True, but they seldom integrate them as standalone emblems in advertising or communications (just go to the Chanel website and look for the double-C — it’s virtually nowhere). They’re more often used as patterns or ex libris. Moreover, what makes one think the beloved Burberry Knight will not come back in other forms?

Of course, all luxury maisons falling for minimalism carries a major risk of uniformity. However, distinctiveness comes in all shapes and the Burberry redesign goes beyond that underwhelming logo.
In fact, those moaning solely at the sole logo are missing two significant points.

Celebrating legacy through collaboration

The first one is the colorful monogram which was revealed alongside it. If Tisci killed the old Burberry identity, he also revived an existing pattern created in 1908 featuring interlocked Ts & Bs (for Thomas Burberry). It’s a bold way to distance oneself from the maison’s well-known but hackneyed tartan pattern without relinquishing its legacy.

The second point, and the most important one, is the creative process behind the redesign. The logo and the accompanying pattern were not made only in house. The work was supervised by Peter Saville’s studio.

Peter Saville is one of the most influential designers of the last 40 years, especially thanks to his work for the Factory record label and bands such as Joy Division and New Order. He repeatedly collaborated with fashion labels and regularly works with Raf Simons, with whom he revised the Calvin Klein logo last year (without any fuss, mind you). Asking Peter Saville, a British superstar of minimalistic design, to take on an old British lady such as Burberry was highly symbolic.


A few examples of Peter Saville’s work, courtesy of Design is History
Therefore, the collaboration in itself is really what matters here. The whole process was displayed through shots of emails exchanges between Tisci and Saville published on Instagram. This screenshot aesthetic, in which e-mail or messaging exchanges are reproduced in a candid way, is a byproduct of Internet culture. Using it is also very symbolic: it highlights — though in a staged manner — the back and forth creative process, showing how even one the most iconic luxury brands evolves from the inside.

Une publication partagée par Burberry (@burberry) le




Burberry has already encountered many ups and downs through its 162-year life. When Riccardo Tisci was appointed in March, his mission was made clear: 1) renew the maison’s public and 2) make it even more upscale. The new CD is now striving to shake things up the hard way. For instance, he announced a few weeks ago that the brand would adopt a “drop” selling strategy much like niche streetwear brands. To that extent, the old Burberry logo and the famed tartan pattern were probably deemed too traditional and had to be replaced.

Some will argue that Tisci’s approach is just a pot-pourri of everything that’s been successful in luxury recently ­ — a bit of Gucci, a hint of Supreme, a drop of Saint Laurent… Perhaps they will be right. But the Italian Creative Director is certainly no newcomer and his track record at Givenchy is stellar ­ — he transformed the ageing brand, reaching half a billion euros of sales and tripling the number of employees during his tenure. Moreover, he has always been keen on collaborating with other creators, even competitors: he featured Donatella Versace in Givenchy ads and recently worked with Vivienne Westwood for a limited edition collection at Burberry.

To sum it up: only time will tell if the redesign was a mistake or not. But this bold/foolish choice tells us much more about the state of Luxury as a whole.

On the one hand, we can see maisons have not relinquished their prestigious past at all. They are still torn apart between their legacy and the urge for modernity to conquer new clients. Hence Burberry’s balance between the new TB monogram (modernised heritage) and the logo (a clear tabula rasa).

On the second hand, Luxury is more than ever heavily dependent on collaborations and (that’s the new thing) it is not afraid to show it anymore. For many maisons, the current period marks the end of the black box model, in which the creative process was sacred and maintained hidden in house. Of course, it doesn’t mean luxury brands are shifting to full transparency, but what we saw with the Saville-led Burberry redesign is an acknowledgment, if not a real celebration, of outside influences.


vendredi 13 juillet 2012

Les enseignements du méta-luxe


Je feuillète le numéro 2 de la revue —pardon, du mook d’Influencia, consacré au luxe. La direction artistique en est toujours aussi léchée et l’on y apprend plein de choses, notamment la sortie récente d’un ouvrage co-signé par deux pointures d’Interbrand, intitulé Meta-luxury.  

Quand on connaît mon obsession pour les méta-tendances, on comprend que ce titre m’ait tapé dans l’oeil... Car utiliser le préfixe meta- («au-delà»), c’est afficher l’ambition de dépasser le simple constat pour analyser les phénomènes les plus complexes en profondeur, quitte à aller à l’encontre des idées reçues. Une démarche dont avait bien besoin la notion de luxe, aujourd’hui tiraillée entre d'un côté massification (et donc dévalorisation), de l'autre fuite en avant sur le mode clinquant. 


lundi 12 mars 2012

L'Odyssée de Cartier et le retour des longues pub


Dimanche 4 mars, j'ai regardé avec quelques 8,2 millions de personnes le mégaspot de Cartier diffusé sur TF1. 3 minutes 30 secondes à suivre les pérégrinations un brin kitsch de la panthère emblème de la marque, soit l'équivalent de 7 publicités classiques mises bout à bout! Le roi des joailliers s'est fait pour l'occasion roi du prime-time en privatisant un écran complet, stratégie assez rare et d'autant plus spectaculaire qu'elle a été déployée simultanément dans 29 pays avec force battage médiatique. Une campagne d'envergure exceptionnelle dans tous les sens du terme (la seule production aurait coûté 4 millions d'euros selon Les Echos).

Reste que, quelques minutes plus tard, TF1 diffusait une publicité pour la nouvelle Peugeot 107 ; un spot aux couleurs acidulés, très girly... et deux fois plus long que la moyenne! De quoi relativiser -un peu- l'effet coup de poing de "l'Odyssée de Cartier"...



vendredi 3 juin 2011

Luxe, rapport au temps et distinction

Ceux qui me connaissent savent combien j’aime la haute horlogerie. Et en ce moment, la mode dans la haute horlogerie c’est de jouer avec le temps, voire de se jouer du temps.

Par exemple, Hermès a présenté lors du dernier salon de Bâle l’Arceau Temps Suspendu, une montre dont le possesseur peut figer les aiguilles en appuyant sur un bouton (une seconde pression et elles «rattrapent» le temps pour afficher l’heure réelle).  La montre est entièrement mécanique, ce qui fait de son mouvement une véritable démonstration de force de la part d’Hermès, qui construit doucement mais sûrement sa légitimité dans un secteur ultra-fermé et codifié. Une stratégie alliant technologie et poésie qui a déjà donné naissance à la montre Cape Cod Grandes Heures, dont le mécanisme donne l’illusion que certaines heures passent plus vite que d’autres...


samedi 26 septembre 2009

"Flight to quality" VS "good-enough"

Une étude réalisée par le cabinet de conseil Bain & Company prévoit une chute de 10% des recettes de l'industrie du luxe en 2009, à 153 milliards d’euros. Rien d’étonnant à cela : on sait qu’environ 60% de la demande en produits de luxe vient des aspirational customers, c'est-à-dire des clients occasionnels n’ayant pas les moyens de se payer des total-look Dior tout au long de l'année. Ces consommateurs, appartenant aussi bien à des CSP modestes que moyennes-supérieures, faisaient depuis un peu plus de dix ans le bonheur des grandes marques, qui boostaient leurs marge grâce à leurs entrées de gamme et aux accessoires fabriqués sous licence (ceintures, lunettes, parfums, etc.). Mais avec la crise, cette demande très sensible aux effets de richesse s’est naturellement contractée, faisant perdre au premier semestre 4% de chiffre d'affaires au groupe français Pinault Printemps Redoute (Gucci, Balenciaga, St Laurent) et jusqu’à 16% au conglomérat suisse Richemont (Cartier, Mont-Blanc, Chloé).

D’après The Economist, seuls LVMH et le groupe Hermès semblent avoir échappé au ralentissement, et affichent encore des chiffres de croissance positifs, grâce au statut particulier de leurs marques-phare, Louis Vuitton et Hermès. Les périodes d’instabilité économique transforment en effet ces deux grands noms du luxe en véritables valeurs refuges, le consommateur «lambda» tendant à dépenser moins afin de s’offrir des biens paradoxalement plus chers mais qu’il estime de meilleure qualité (exemple : acheter une veste hors de prix au lieu de deux paires de chaussures abordables).
Il s’agit tout simplement d’une illustration du phénomène bien connu de "flight to quality", créé ici par un important travail marketing. Si les maisons Vuitton et Hermès n’ont pas manqué de se diversifier comme leurs consoeurs, elles l’ont fait sans jamais se fourvoyer en licencing, afin de garder le contrôle sur la fabrication de leurs produits. Par ailleurs, elles se font un point d’honneur à ne jamais faire de remises : trop dégradant. Si cela est commun à de nombreuses grandes marques, qui n’écoulent leurs stocks qu’à l’abri des regards, sur des sites de ventes privées par exemple, Vuitton va plus loin et détruit carrément ses invendus. Et pour maintenir une certaine homogénéité dans leur politique commerciale, Vuitton et Hermès possèdent leurs propres réseaux de boutiques.

A l’opposé du flight to quality se trouve l’autre méta-tendance qui s’est accélérée avec la crise : le "good-enough". Il s’agit pour les consommateurs de revoir leurs attentes à la baisse afin de faire des économies, en optant pour le "pas trop mal" au détriment du "meilleur". Le concept vient du magazine américain Wired, qui l’applique au seul univers des NTIC. Néanmoins, force est de constater que la tendance est plus globale et bien plus ancienne. On n’en compte plus les illustrations depuis quelques années : compagnies aériennes low-cost, net-books (ordinateurs portables de type Ee-pc), hard-discount, etc. La Dacia Logan, avec ses formes grossières assumées et ses finitions bon-marché, est le symbole de cette nouvelle demande en biens de consommation sans prétention, par opposition à des produits essentiellement portés par leur image.
On note d’ailleurs que le "good-enough" est souvent rapproché de la brand defiance (perte de confiance dans les grandes marques), une autre tendance lourde des années 2000. Des entreprises comme American Apparel ont même fortement capitalisé sur ce sentiment de rejet en couplant modèle économique socialement responsable et esthétique minimaliste. Très récemment encore, la marque de vêtements branchée Freshjive a décidé d’abandonner purement et simplement son nom ainsi que son logo. Mais cette dernière initiative tient à mon avis plus du coup médiatique que du manifeste. Qu’en pensez-vous?