mercredi 10 janvier 2024

Proust, Shakespeare : éloge de la fuite — et du retour

 


Ces dernières semaines, le hasard m’a poussé dans les pages de deux livres étonnamment, intimement liés : Proust, roman familial de Laure Murat et William de Stéphanie Hochet.

Dans Proust, roman familial, l’historienne Laure Murat entreprend une relecture d’A la recherche du temps perdu comme un texte à clés pour comprendre son milieu d’origine, qu’elle a renié. C’est un essai étincelant, doux-amer et délicat, sur les classes sociales et la littérature.


Dans William, Stéphanie Hochet explore quant à elle sa relation à sa famille à travers la figure fantasmée du jeune William Shakespeare avant qu’il ne devienne le Barde ; sept années d’apprentissage et d’itinérance à travers l’Angleterre dont on n’a aucune trace. C’est un bel objet hybride, où la plume de Stéphanie Hochet oscille entre le romanesque truculent (ses descriptions du Londres grouillant du 16e siècle) et le grave de l’autobiographie, lorsqu’elle parle d’une enfance sous emprise.


Ces deux oeuvres publiées en même temps présentent une troublante proximité car leurs autrices s’y appuient sur les classiques pour mieux se raconter elles-mêmes. Murat et Hochet viennent de milieux diamétralement opposés — la haute aristocratie pour l’une, la classe moyenne communiste pour l’autre — mais toutes deux ont vécu leurs premières années en vase clos avant d’utiliser les Lettres pour s’en extirper. 

On retrouve chez elles le même besoin de s’exiler loin d’une famille oppressante, en Californie pour Murat, en Ecosse pour Hochet, les mêmes difficultés à faire accepter son homosexualité à ses parents et bien sûr la même émancipation par l’art, aux côtés d’auteurs souvent considérés comme ardus ou empesés.


Si Proust, roman familial et William sont indéniablement deux éloges de la fuite, ils constituent aussi un éloge du retour, car leurs autrices y réexaminent leurs plaies à la lumière de la littérature. Comme un filtre révélateur, relire des classiques, c’est se relire soi-même.



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