samedi 25 avril 2026

Just read a depressing piece from Mumbrella documenting a shift in Australian media agencies: less chit-chat and zero tolerance for agenda-free interactions. Research by the local consultancy We Grow found that 41% of agency pros now default to email over conversation — up to 68% among junior collaborators.

You actually do not have to go down under to feel such a change. When is the last time you had a long, live, non-linear and non-transactional conversation at work?

In his book Cracker l’algorithme, my friend and strategist Laurent François documents how digital platforms intensify our every moment, cramming it with information and strong emotions. Since we lack time, we might as well fill each minute to the brim in a quest for performance. To that extent, having a free-flowing conversation certainly does not feel intense or productive enough.

There is a paradox here. Some podcasts run over three unstructured hours, we operate 20+ group chats across 5 different apps at any given moment and our days are essentially back-to-back meetings. Now, that’s I what I call conversation! However, none of these are live, non-linear and non-transactional at the same time.

The danger looming over good ol’ convos is not new. In 2015, the MIT professor Sherry Turkle published a book titled Reclaiming Conversation. Turkle spent decades studying technology’s impact on human behaviour and saw how digital and mobile gnawed away at our capacity for empathy, tolerating ambiguity, and building thoughts in the presence of another person.

The market has noticed the gap too. I came across a game in an Amsterdam gift shop which simply aimed at getting people to start conversations. Mind you, it was also presented next to a card game promising their owner to “train their brain” while in the loos.

Jokes aside, for organisations, what is at stake is not trivial. Conversation is a glu that binds people together. The sociologist Richard Sennett’s work on cooperation suggests informal exchanges serve functions no structured interaction can replicate. It is where trust is built and people develop a feel for how colleagues actually think. If you cut conversation time, you slowly but surely weaken relationships… and the very output of team work.

I know this might all sound romantic. But, I do think the intensification of work driven by AI will push this dynamic further and faster. Conversation that is not linked to a tangible deliverable will become unjustifiable. As a consequence, the possibility to sit with people and think out loud, without a clear outcome in mind, will be less common and, precisely because of that scarcity, more valuable.

Productless conversation, blending chit-chat, personal observations and debates will become a luxury, a marker of trust, taste and, ultimately, power. Let us try to preserve at all costs these live, non-linear and non-transactional safe space for ideas to bloom.



lundi 2 février 2026

Extraordinairement médiocre

Sunset over Southwark

Dans son bel essai Courser le Soleil, le plasticien Guillaume Aubry constate un paradoxe : l’art regorge de reproductions de couchers de soleil, là où les sciences ont snobé le sujet au fil des siècles.

Pour l’auteur, l’absence d’analyse philosophique sérieuse du sujet n’est pas un hasard. Le coucher de soleil est une construction sociale, ne serait-ce que parce qu’il ne se couche en réalité jamais : il disparaît derrière un horizon qui, lui-même, n’existe que d’un point de vue individuel. A ce titre, il est soumis à toutes sortes de biais d’interprétation. Aubry convoque Pierre Bourdieu, grand déconstructeur du Goût, pour montrer que s’intéresser au crépuscule est considéré comme désespérément classe moyenne.

Ca y est : vous êtes maintenant en train de réfléchir à la dernière photo de coucher de soleil logée dans votre iPhone (la mienne remonte à fin décembre à Londres). Mais pourquoi se sent-on obligé de les capturer ? Volonté enfantine de retenir le moment, réflexe capitaliste d’appropriation ? Dans son essai Sur la photographie (1977) Susan Sontag déplorait déjà la photo de masse de couchers de soleil, leur reproduction ad nauseam finissant par rendre trivial le sublime.

Le coucher de soleil est perçu comme beauf car il a le défaut d’être fréquent et prévisible. Après tout, on peut en voir des dizaines de milliers dans une vie !

Dans le roman Orbital de Samantha Harvey, on ne compte pas moins de 16 levers et couchers de soleil, qui rythment les 24h de quatre astronautes et deux cosmonautes en rotation autour de la Terre. Le fait de se répéter inlassablement dans un bref laps de temps met le phénomène à distance. Les couchers de soleil se font ici arrière-plan ou un simples repères. L’occasion pour l’autrice de dérouler une ondoyante méditation sans trop tomber dans le grandiloquent.

Côté pile, Harvey se focalise sur les aspects banals de la vie étriquée à bord d'une station spatiale : les restes de nourriture qui flottent, les installations vieillissantes, les sacs de couchage verticaux qui donnent à l’équipage des airs de chauve-souris géantes. Côté face, elle dépeint le monde intérieur des voyageurs, peuplé de souvenirs doux-amers, marqué par le deuil d’une mère ou d’un couple qui se désagrège… Orbital se distingue parce qu’il ne donne pas à voir la Terre et le soleil mais des humains qui regardent la Terre et le soleil.

Des humains qui regardent et photographient en masse des choses : un des sujets de prédilection de Martin Parr, dont l’autobiographie illustrée (plus proche du catalogue commenté) a paru l’année dernière. En plus de 50 ans de carrière, Parr a construit une oeuvre influente, à la fois unique et sans cesse copiée, sur l’observation du collectif. En bon britannique, Parr est notamment obsédé par les comportements de classe. Le projet qui l’a rendu célèbre, The Last Resort (1983-85), documentait - en couleur, fait révolutionnaire à l'époque - le quotidien de familles modestes en goguette sur les plages de New Brighton. Il gardera un intérêt continu pour la faune des stations balnéaires, ainsi que pour tous les sujets liés au Goût : décoration, nourriture, tourisme, mode ou encore sport.

Si Parr a aussi photographié les riches, c’est surtout sa vision des classes moyennes qui a lui a valu des critiques. On lui a reproché d’être tour à tour cynique, moqueur, moralisateur. Lui revendique l’ambiguïté comme intrinsèque à l'art photographique. Son autobiographie frappe en réalité par une tendresse tout en retenue pour ses sujets.

Comme l’indique le nom d’un de ses projets les plus connus, Common Sense (1999), Martin Parr s’intéresse avant tout au commun, à ce qui lie les masses — souvent les produits manufacturés et les loisirs.

En 2019, le photographe a travaillé avec l’historienne Susan Greaney pour exposer plus de 140 photos de famille prises à Stonehenge ; la plus ancienne remontant tout de même à 1875 ! Il a ajouté à cette sélection l’un de ses portraits, celui d’un couple en plein selfie devant les mégalithes. Stonehenge et ses couchers de soleil demeurent les mêmes depuis des milliers d’années et pourtant, on continue à s’y prendre en photo pour mieux nous fondre dans ce qui nous dépasse. Le message de Parr pourrait être : tout le monde est beauf donc personne n’est beauf ; comme un banal coucher de soleil, nous sommes tous médiocres et nous sommes tous extraordinaires.

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