lundi 2 février 2026

Extraordinairement médiocre

Sunset over Southwark

Dans son bel essai Courser le Soleil, le plasticien Guillaume Aubry constate un paradoxe : l’art regorge de reproductions de couchers de soleil, là où les sciences ont snobé le sujet au fil des siècles.

Pour l’auteur, l’absence d’analyse philosophique sérieuse du sujet n’est pas un hasard. Le coucher de soleil est une construction sociale, ne serait-ce que parce qu’il ne se couche en réalité jamais : il disparaît derrière un horizon qui, lui-même, n’existe que d’un point de vue individuel. A ce titre, il est soumis à toutes sortes de biais d’interprétation. Aubry convoque Pierre Bourdieu, grand déconstructeur du Goût, pour montrer que s’intéresser au crépuscule est considéré comme désespérément classe moyenne.

Ca y est : vous êtes maintenant en train de réfléchir à la dernière photo de coucher de soleil logée dans votre iPhone (la mienne remonte à fin décembre à Londres). Mais pourquoi se sent-on obligé de les capturer ? Volonté enfantine de retenir le moment, réflexe capitaliste d’appropriation ? Dans son essai Sur la photographie (1977) Susan Sontag déplorait déjà la photo de masse de couchers de soleil, leur reproduction ad nauseam finissant par rendre trivial le sublime.

Le coucher de soleil est perçu comme beauf car il a le défaut d’être fréquent et prévisible. Après tout, on peut en voir des dizaines de milliers dans une vie !

Dans le roman Orbital de Samantha Harvey, on ne compte pas moins de 16 levers et couchers de soleil, qui rythment les 24h de quatre astronautes et deux cosmonautes en rotation autour de la Terre. Le fait de se répéter inlassablement dans un bref laps de temps met le phénomène à distance. Les couchers de soleil se font ici arrière-plan ou un simples repères. L’occasion pour l’autrice de dérouler une ondoyante méditation sans trop tomber dans le grandiloquent.

Côté pile, Harvey se focalise sur les aspects banals de la vie étriquée à bord d'une station spatiale : les restes de nourriture qui flottent, les installations vieillissantes, les sacs de couchage verticaux qui donnent à l’équipage des airs de chauve-souris géantes. Côté face, elle dépeint le monde intérieur des voyageurs, peuplé de souvenirs doux-amers, marqué par le deuil d’une mère ou d’un couple qui se désagrège… Orbital se distingue parce qu’il ne donne pas à voir la Terre et le soleil mais des humains qui regardent la Terre et le soleil.

Des humains qui regardent et photographient en masse des choses : un des sujets de prédilection de Martin Parr, dont l’autobiographie illustrée (plus proche du catalogue commenté) a paru l’année dernière. En plus de 50 ans de carrière, Parr a construit une oeuvre influente, à la fois unique et sans cesse copiée, sur l’observation du collectif. En bon britannique, Parr est notamment obsédé par les comportements de classe. Le projet qui l’a rendu célèbre, The Last Resort (1983-85), documentait - en couleur, fait révolutionnaire à l'époque - le quotidien de familles modestes en goguette sur les plages de New Brighton. Il gardera un intérêt continu pour la faune des stations balnéaires, ainsi que pour tous les sujets liés au Goût : décoration, nourriture, tourisme, mode ou encore sport.

Si Parr a aussi photographié les riches, c’est surtout sa vision des classes moyennes qui a lui a valu des critiques. On lui a reproché d’être tour à tour cynique, moqueur, moralisateur. Lui revendique l’ambiguïté comme intrinsèque à l'art photographique. Son autobiographie frappe en réalité par une tendresse tout en retenue pour ses sujets.

Comme l’indique le nom d’un de ses projets les plus connus, Common Sense (1999), Martin Parr s’intéresse avant tout au commun, à ce qui lie les masses — souvent les produits manufacturés et les loisirs.

En 2019, le photographe a travaillé avec l’historienne Susan Greaney pour exposer plus de 140 photos de famille prises à Stonehenge ; la plus ancienne remontant tout de même à 1875 ! Il a ajouté à cette sélection l’un de ses portraits, celui d’un couple en plein selfie devant les mégalithes. Stonehenge et ses couchers de soleil demeurent les mêmes depuis des milliers d’années et pourtant, on continue à s’y prendre en photo pour mieux nous fondre dans ce qui nous dépasse. Le message de Parr pourrait être : tout le monde est beauf donc personne n’est beauf ; comme un banal coucher de soleil, nous sommes tous médiocres et nous sommes tous extraordinaires.

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